A son exemple, il vous faut être sages pour humer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse, légers à la poursuite et hardis à l'attaque. Puis, par une lecture attentive et une méditation assidue, rompre l'os et sucer la substantifique moelle, c'est-à-dire - ce que je signifie par ces symboles pythagoriciens - avec l'espoir assuré de devenir avisés et vaillants à cette lecture. Car vous y trouverez une bien autre saveur et une doctrine plus profonde, qui vous révèlera de très hauts sacrements et mystères horrifiques, tant sur notre religion que sur l'état de la cité et la gestion des affaires.François rabelais, Prologue de Gargantua, 1534.

Du 14 novembre au 21 décembre 2019, la galerie LA Joaillerie par Mazlo accueille SUBSTANTIFIQUE en collaboration avec la Alice Art Foundation. En écho à la fameuse expression de François Rabelais, cette exposition réunit quatre artistes du bijou contemporain : Alexander Blank, Sungho Cho, Karin Herwegh et Fabrizio Tridenti. Résolument minimalistes, tous ont choisi d’explorer cette frontière ténue qui sépare langage graphique et tridimensionnalité afin de tenter de capturer, en un bijou, l’essence iconique du symbole visuel.

Cette approche se traduit sur le plan formel par la primauté accordée à la dimension sculpturale de l’objet, dont la forme se trouve volontiers simplifiée et synthétisée à la manière d’un signe que l’on aurait dépouillé de tous ses ornements pour n’en conserver que la substance. Une rigueur qui se manifeste encore dans l’économie avec laquelle sont choisis les matériaux, couleurs et techniques mises en oeuvre sans jamais renoncer au raffinement des savoir-faire.
Si leurs sources d’inspiration spécifiques et leurs intentions divergent, ces quatre artistes partagent néanmoins un ancrage dans la culture populaire héritée de la modernité et de la société hyper-industrielle, multipliant les allusions à la bande dessinée, aux cartoons, à l’industrie du jeu et du divertissement.

Ce dernier trait s’observe de manière particulièrement éclatante dans les oeuvres d’Alexander Blank. Éternel adolescent, ce story-teller chevronné puise avec une facétie contagieuse au grand imagier d’une enfance dopée au skate board, aux comics américains et aux récits et films de science-fiction. L’artiste délivre ainsi avec une virtuosité bluffante des oeuvres questionnant aussi bien les identités mouvantes — comme dans la série des Jimmys qui tout en s’inscrivant dans l’histoire du portrait historié et dans celle du bijou renouvelle le genre du camée — que le caractère irréductible du passage du temps, comme l’exemplifie magistralement sa dernière série de broches-soleils intitulée Weather Forecast. Cette dernière, inspirée essentiellement de ses propres dessins d’enfant rappelle les expérimentations du groupe Cobra et bien avant lui la figure tutélaire de Paul Klee qui après avoir exhumé ses dessins d’enfant en 1902 en fera le terreau d’une quête inassouvie de fantaisie et de spontanéité.

On retrouve ce même goût pour l’abstraction des formes et pour les réminiscences de l’enfance chez Sungho Cho, également ancien élèvede l’Académie des beaux arts de Munich sous la direction du maître Otto Künzli. Associant objets trouvés et matériaux divers — plastiques, bois et métal oxydé — les oeuvres de cet orfèvre accompli brillent par leur élégante sobriété. Parmi ses thèmes de prédilection on retiendra notamment la question de l’identité à heure du digital et la menace pesant sur les libertés individuelles. Passé maître dans l’art de l’upcycling (revalorisation de matériaux pauvres et de rebuts de l’industrie), Sungho Cho nous invite à réfléchir sur ce qui fait encore de nous des humains alors que les technologies ne cessent d’étendre sur nous leur toile et sur la fonction du bijou comme signal extérieur d’identité.

C’est probablement chez Karin Herwegh que s’exprime avec le plus de radicalité la volonté de limiter les moyens et de styliser les formes. Profondément influencée par l’antiquité, les arts premiers et l'art moderne, cette artiste, initialement formée au design de mode, a fait du choix de son médium une véritable déclaration d’indépendance. Après avoir longtemps sculpté la cire pour réaliser des œuvres en métal selon la technique de la cire perdue, c'est maintenant armée d’un simple couteau qu'elle sculpte des morceaux de bois pour leur donner la forme des protagonistes humains et animaux de ses chroniques aux titres énigmatiques : I like it here (Je me plais bien ici), An early start (Un début précoce), A career in film (une carrière dans le cinéma), etc. Un sens de l’humour et un art de la formule lapidaire qui ne sont pas sans évoquer la mélancolie d’un Sempé ou encore l’épure des Dessins-Séquences de Richard McGuire.

Enfin, c’est à Fabrizio Tridenti que revient au sein de ce quatuor la partition la plus métaphysique. Chez lui nulle trace de figuration, l’abstraction règne en maître pour faire l’éloge du Vide. Inspiré par le Sūtra du Cœur, l’artiste italien signe avec kū* l’une de  ses séries les plus habitées. La beauté et la présence sculpturale des formes résident moins dans leur contours que dans les espaces négatifs qui les traversent ou se déploient autour d’elles. Le dépouillement ascétique des formes est exacerbé par l’utilisation exclusive d’un métal couleur graphite, sourd et mat. Dans sa tentative de description de la matérialité du vide comme préalable nécessaire à toute création, Fabrizio Tridenti semble offrir une suite logique et apaisée à ses séries précédentes qui mettaient en scène sa vision du chaos à grands renforts de couleurs discordantes et de rebuts pseudo-industriels. Ici le vacarme et la cacophonie des corps en mouvement semblent avoir laissé place au silence intérieur et à l’harmonie retrouvée.

*kū (空, « vide ») est l'un des cinq éléments définis par la tradition japonaise du Godai.

 

Exhibition November 14 > December 21, 2019.

Monday - Friday 2-7 pm.
Saturday 11 am -1 pm and  2-7 pm.

ARTISTES INVITÉS


ALEXANDER BLANK

Né en 1975 à Büdingen (DE), Alexander Blank ne doit pas sa carrière actuelle d’artiste du bijou contemporain à une vocation précoce mais à un heureux concours de circonstances. Alors qu’il vient de se voir ravir la place d’apprenti qu’il convoitait auprès d’un photographe, il se présente par dépit chez son voisin qui s’avère être orfèvre. Après deux années d’apprentissage, il poursuit sa formation technique professionnelle à Hanau puis à Hanovre avant de rejoindre l’académie de Design de Hanau, où il découvre véritablement la discipline du bijou contemporain et un horizon de possibilités. Diplômé en 2004, il rejoint ensuite l’académie des beaux arts de Munich sous la direction d’Otto Künzli, où il étudie jusqu’en 2010. 

Il obtient le Herbert Hoffmann Preis en 2012 et ses oeuvres figurent au sein de nombreuses et prestigieuses collections publiques et privées, entre autres la Pinakothek der Moderne à Munich, le National Museum of Scotland à Edinburgh, le CODA Museum à Apeldoorn (NL), le Kestner Museum à Hanovre (DE) et la Hiko Mizuno Collection (JP).
Il vit et travaille à Munich depuis 2010.

SUNGHO CHO

Né en 1975 à Cheongsong, en Corée, Sungho Cho est diplômé en art du métal et bijouterie de la Seoul National University. Entre 2006 et 2008, il part étudier à Florence au sein de l’école Alchimia auprès de deux maîtres du bijou contemporain, Manfred Bischoff et David Bielander avant de compléter sa formation de 2008 à 2013 à l’Académie des beaux arts de Munich, sous la direction d’Otto Künzli.
Il reçoit en 2013 le prix du meilleur orfèvre et bijoutier de l’année de Corée. Ses oeuvres figurent au sein de collections privées et publiques telles que celles du Stedelijk Museum à Amsterdam (NL), le Museum of Contemporary Craft à Portland (USA), le Chiwoo Craft Museum (KR), la Cominelli Foundation (IT) ou encore la collection Alice and Louis Koch à Bâle (CH).

KARIN HERWEGH

Née en 1968 à Zuiddorpe aux Pays-Bas, Karin Herwegh étudie d’abord le design de mode à l’Académie des Beaux-Arts St. Joost de Breda de 1986 à1991. Après deux années passées dans le monde de la mode, elle réalise que cet univers et le rythme frénétique des collections ne correspondent pas à ses aspirations et commence doucement à expérimenter différents types de matériaux et à rassembler dessins et esquisses au gré de ses inspirations. Elle décide finalement de poursuivre ses études en se formant aux techniques de bijouterie d’abord à la Technical school s’Hertogenbosch (NL) puis à la Technical school (Nijverheidsschool) d’Anvers section Orfèvrerie-bijouterie.
Ses oeuvres figurent au sein de la collection permanente du musée CODA à Apeldoorn (NL) et du Zeeuws Museum à Middelburg (NL). Elle vit et travaille à Hoofdplaat (NL).

FABRIZIO TRIDENTI

Né en 1962 à San Giovanni Teatino, Fabrizio Tridenti est diplômé en art du métal et design de bijou de l’Istituto Statale d’Arte de Penne en 1982. Il passe plusieurs années d’apprentissage dans différents ateliers, avant d’établir son studio en 1993 à Pescara. Aujourd’hui, il vit et travaille à Vasto.
Le langage esthétique cultivé par Fabrizio Tridenti reflète de manière frontale la réalité de l’environnement industriel et technologique contemporain. À partir de matériaux pauvres, généralement des rebuts industriels, ils recompose à partir du chaos, des objets monumentaux et puissamment architecturés. En réfutant les aspects traditionnels du bijou tels que valeurs fonctionnelles, formelles et esthétiques, il déplace sa réflexion sur le terrain de l’art conceptuel et propose pour le bijou un champ d’investigation élargi.Sa série la plus récente explore la question du vide en s’inspirant de la sagesse boudhique transmise par le Sutra du Coeur.
Ses oeuvres figurent au sein de nombreuses collections privées et collections permanentes de musées, entre autres le MAD Museum de New York, la Pinakothek der Moderne à Munich, le Museo degli Argenti, Palazzo Pitti, à Florence, le Amber Museum de Gdañsk, le Museum of Contemporary Craft de Portland, Oregon.

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