D’avril à juin 2020, la galerie LA Joaillerie par Mazlo en collaboration avec le fonds de dotation Robert Mazlo pour l'art et le bijou contemporain, la Alice Art Foundation, et l’association Arketip devait accueillir la première exposition rétrospective en duo des artistes slovaques Jana Machatova et Peter Machata.
En touchant de plein fouet l’ensemble de la planète, l’épidémie de Covid-19 nous a non seulement contraints à ajourner cet évènement mais aussi à suspendre l’ensemble de notre programmation, qui nous l’espérons pourra reprendre son cours dès la rentrée de septembre.

Contre toute attente les circonstances actuelles trouvent un écho surprenant dans les oeuvres de nos deux invités dont l’exposition a pour titre « Des histoires simples ». Au milieu de l’océan d’incertitude dans lequel nous sommes aujourd’hui projetés, émerge en effet la conviction quasi-unanime que l’humanité se trouve au seuil d’un moment de bascule de son histoire, que nous nous trouvons face à l’un de ces événements charnières dont on dit qu’il y a un avant et un après. Or rares sont les artistes du bijou contemporain chez lesquels la petite et la grande histoires s’enchevêtrent avec autant de justesse et de clairvoyance que chez Jana Machatova et Peter Machata. Enfants de l’époque de la « normalisation » de la Tchécoslovaquie pendant les derniers feux de l’ère soviétique, ces deux artistes partagent un goût prononcé pour la narration. Sans nostalgie, ni pathos, les récits qu’ils nous content portent l’empreinte d'un passé plus ou moins récent pour tenter d’affronter le présent et d’envisager l’avenir. Le passé devient chez eux un révélateur des traits universels d’une humanité toujours en prise avec les mêmes démons.

Au sein de ce duo, Jana Machatova occupe le rôle de l’archiviste. Elle puise tour à tour dans l’album des souvenirs familiaux pour raconter les liens entre parents et enfants sur fond de guerre froide, puis dans l’imagerie soviétique pour évoquer les grands ensembles, l’enfance embrigadée au sein de l’organisation des Pionniers, l’apologie du régime à grand coup d’embrassades iconiques ou de célébrations sportives immortalisées par la propagande. Plus récemment, c’est vers les premiers journaux illustrés dédiés au lectorat féminin, qui connurent leur heure de gloire au XIXème siècle que se tourne son attention pour questionner la permanence des diktats pesant sur le corps de la femme et le rôle joué par l’ornement dans cet asservissement silencieux du corps.

Durablement influencé par Anton Cepka dont elle fut l’élève pendant ses années de formation à Bratislava, le style de Jana Machatova est radicalement figuratif et se caractérise par un emploi systématique de la scie qu’elle manie avec maestria. Les références photographiques et graphiques sous-jacentes sont soient rehaussées de feuille d’or soit seulement suggérées sous forme d’élégantes silhouettes repercées et ajourées dans la feuille d’argent. Mêlant adroitement matériaux précieux, plastique, plexiglas et papier (photo, illustrations, cartes postales, coupures de journaux) ses oeuvres sont teintées d’une religiosité qui emprunte ses codes à l’imagerie sacrée byzantine. Grâce à son regard sensible et acéré, Jana Machatova offre de ces fragments d’histoire une lecture inédite, les éclairant de la dimension sacrée d’icônes contemporaines.

Tandis que l’oeuvre de Jana Machatova repose avant tout sur l’exploration de l‘image bidimensionnelle, c’est en sculpteur que Peter Machata aborde le bijou. Au fil du temps, l’artiste s’est affranchi du cadre restreint de l’image pour tenter de repousser les limites de la forme dans l’espace miniature d’un objet porté par un corps en mouvement. Il s’appuie pour cela sur le répertoire des combinaisons infinies permises par les nouvelles technologies de modélisation assistée par ordinateur qu’il associe aux techniques de bijouterie traditionnelle.

Pour autant ses centres d’intérêt sont intemporels. Il s’agit pour lui aussi bien de questionner la dimension talismanique et religieuse du bijou que de se livrer à une relecture de l’histoire de l’art au travers de ses archétypes. Si les premières séries telles que Rekonstructions et Mother and Son montrent encore un certain ancrage dans le format classique de la broche en tant que « tableau à porter », ses dernières séries telles que Neither Amulet, Nor Talisman, Relics ou Digitus Annularis tournent quant à elles radicalement le dos à l’abstraction et à la bi-dimensionnalité. Ce sont des représentations réalistes de morceaux de corps — doigts et mains — qui viennent orner le cou et la poitrine du porteur. Peter Machata fait ainsi revivre la tradition des reliques pour questionner la dimension symbolique du bijou, la durabilité des liens du mariage à l’ère du prêt à consommer, mais aussi l’histoire de la relation qui unit l’être humain à ses outils. Enfin lorsqu’il empreinte les techniques de modélisation topographique pour aborder les reliefs du corps et plus particulièrement de la main, il s’approprie le corps comme ultime terrain de jeu, donnant ainsi à voir les correspondances entre micro et macro-cosmes qui régissent l’univers. Peter Machata nous montre la main comme l’ultime relique de notre humanité face à une technologie toute puissante et désincarnée, comme l’instrument au service de notre désir d’ordonner le monde et notre environnement, comme l’instrument de notre génie autant que de notre inéluctable chute…

JANA MACHATOVA


PETER MACHATA


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