Proposée conjointement par le Fonds de dotation Robert Mazlo pour l’art et le bijou contemporain et la Alice Art Foundation, l’exposition « nOrd - bijoux danois contemporains » accueille à la galerie LA Joaillerie par Mazlo à l’occasion du festival Parcours Bijoux 2020 une sélection d’oeuvres réalisées par Annette Dam, Castello Hansen, Kaori Juzu, Marie-Louise Kristensen et Per Suntum.

La scène danoise a longtemps été associée au Bijou scandinave porté par sa figure de proue,  l’orfèvre Georg Jensen et des designers tels que Arne Jacobsen ou la suédoise Vivianna Torun qui ont contribué à donner à cette esthétique un renom international. Si ses bijoux presque exclusivement en argent au style résolument minimaliste ont profondément et durablement influencé le design de bijou tout au long du XXème siècle, notamment aux États-Unis, cette idée d’une esthétique proprement danoise ne reflète plus du tout la réalité de cette scène.
Les acteurs les plus éminents du bijou danois contemporain ont certes repris à leur compte un certain nombre des valeurs incarnées par le bijou scandinave ou nordique telles que le travail respectueux des matériaux et une indéniable rigueur technique, mais en s’ouvrant à des influences extérieures, qui ont permis de revitaliser la création, au point d’en faire l’un des creusets parmi les plus dynamiques et les plus diversifiés du moment. Au travers des oeuvres de ces cinq artistes confirmés, cette exposition donne à voir un aperçu de la richesse de la création danoise, oscillant entre le minimalisme mystique d’un Per Suntum et la veine caustique des bijoux narratifs de Marie-Louise Kristensen.

Nous adressons nos plus chaleureux remerciements à la curatrice du  Museet på Koldinghus, Anni Nørskov Mørch, qui a accepté de présenter le travail de nos cinq invités dans le texte qui suit.

Le terme nord est commun au danois et au français. Les cinq artistes bijoutiers — Castello Hansen, Annette Dam, Marie-Louise Kristensen, Kaori Juzu et Per Suntum — qui participent à l’exposition intitulée "nOrd - bijoux danois contemporains", exercent tous dans le nord de l'Europe. Même si l'une d’entre eux est née au Japon et un autre s'est installé en Suède, nous pourrions englober la pratique de ces cinq artistes sous l’appellation proverbiale de "design danois". Et peut-être devrions-nous le faire, afin d'élargir le concept légèrement rigide de « Design Danois » pour y inclure des œuvres, majeures et radicalement différentes, d'art contemporain.

Si l'on trace une ligne en travers du o de nord, le terme danois pour "nerd" apparaît. En danois, "nørd" a perdu son sens purement péjoratif. Le "nørd" danois n'est plus un terme méprisant pour désigner le stéréotype du savant socialement inadapté qui montre un intérêt et des connaissances exceptionnels dans des domaines aussi spécifiques que l'informatique ou les sciences naturelles. De plus en plus, le terme "nørd" désigne avec tendresse les amateurs passionnés et avertis ou les professionnels qui manifestent un enthousiasme à la limite de l'obsession pour toutes sortes de sujets différents.

Par conséquent, le terme "nørd" a évolué vers la forme verbale "at nørde", c'est-à-dire « travailler avec ardeur". Apparemment, le verbe anglais "to nerd" a hérité du sens péjoratif de nerd, qui signifie « faire étalage de connaissances dont personne d'autre ne se soucie ». Mais en danois, j'utiliserais ce verbe pour décrire toute immersion enthousiaste et/ou toute exploration disciplinée d'un sujet ou d'une pratique. Un acte entièrement positif. Et un terme qui engloberait magnifiquement la pratique des cinq artistes de l'exposition, quelle que soit la différence entre les œuvres qui en découlent.  

Ces cinq artistes bijoutiers présentent un autre dénominateur commun : chacun a vu au moins l’une de ses oeuvres acquise par la Danish Arts Foundation pour intégrer l'une des plus extraordinaires collections de bijoux. Non seulement la Danish Arts Foundation achète continuellement des pièces pour soutenir les créateurs de bijoux danois au plus haut niveau artistique, mais elle se consacre également à faire connaître le bijou contemporain au public danois et à l’utiliser. Un système de prêt unique en son genre permet littéralement d’emprunter les bijoux de la collection. Tout Danois jouant un rôle actif lors d'un événement officiel peut solliciter l’emprunt d’un bijou de la collection. En retour, l'emprunteur doit jouer le rôle d'ambassadeur de la scène du bijou danois et du bijou emprunté lors de l'événement - en utilisant ce bijou pour engager une discussion, souligner le thème de l'événement ou illustrer un point de vue. Le système de prêt permet ainsi de mettre à disposition des œuvres artistiques « nerd » sous forme de pièces suscitant la conversation. À ce titre, les œuvres de Castello Hansen, Annette Dam, Marie-Louise Kristensen, Kaori Juzu et Per Suntum sont toutes très demandées.


Dans le titre de l'exposition, la broche de Per Suntum, ronde comme un "o" et coupée en diagonale par une fine ligne, remplace astucieusement le « O » de nOrd pour suggérer le ø vocal danois et l'acte de « nerding ». L'orfèvre et joaillier Per Suntum plonge dans les matériaux et les fait remonter à la surface à l’aide de techniques douces, nous révélant avec élégance la matière brute. Il a décrit l’essence de sa poésie terrienne comme "...le moment singulier où l'homme rencontre la matière et où la finalité stimule l’âme dans l'expression ».



Depuis de nombreuses années, Per Suntum et Kaori Juzu travaillent et vivent ensemble sur l'île de Bornholm - le seul endroit au Danemark où vous pouvez découvrir des falaises rocheuses et des fossés tectoniques. Comme les rochers de Bornholm, la surface des bijoux en émail de Kaori Juzu semble le résultat de millions d'années d’exposition aux intempéries et à la végétation moussue. Cependant, les feuilles de métal plates et anguleuses qui composent les bijoux de Kaori Juzu tirent leur surface délicate d’une technique d’émaillage inventée par l'artiste. Cette dernière recouvre les surfaces de poudre d'émail sans la faire fondre contrairement à l’usage, préservant ainsi la couleur et la profondeur distinctes de chaque grain et transformant la surface en un paysage miniature. Pour mieux décrire la nature non conventionnelle de ses bijoux et la sensation de chaleur que lui procurent les petits objets, Kaori Juzu utilise le terme danois "klenodie", qui signifie « trésor ».

L'approche narrative adoptée par Marie-Louise Kristensen pour ses bijoux est presque aussi rare au Danemark que les falaises rocheuses. Ses bijoux sont des commentaires figuratifs et des analyses portant sur des questions aussi bien personnelles que sociétales. Ils se présentent de plus en plus comme de petites créatures et des véhicules aux traits anthropomorphes qui se donnent à voir sous la forme d’un récit sculptural. Comme cela se vérifie dans bien d’autres domaines, les personnages de Marie-Louise Kristensen sont drôles parce que leur apparence détonante et extravertie résulte d’une sensibilité introvertie à ce qui est vrai, vulnérable et ordinaire. Ses pièces nous touchent comme un sourire échangé avec un étranger au beau milieu de la foule et l'élément de surprise fonctionne comme une invitation adressée au spectateur. Marie-Louise Kristensen a déclaré : "Je suis capable d'éviter de me censurer. Et cela laisse la place aux surprises. Je n'ai pas peur des clichés, mais je dépasse le côté superficiel en ajoutant des niveaux (de lecture) et, par conséquent, de l'ambiguïté".


Marie-Louise Kristensen et Annette Dam sont les cofondatrices de Art Jewellery Copenhagen, une plateforme d'activités visant à promouvoir le bijou contemporain danois. À l’instar de sa collègue, Annette Dam explore à travers ses oeuvres les questions de société et les expériences de vie personnelles. Elle crée des œuvres d'art à porter qui remettent en question le conformisme tout en leur conservant leur fonction esthétique. Ses pièces portent sur le questionnement ; elles sont le fruit d’analyses de concepts approfondies qui débouchent sur des réponses réfléchies et critiques. Annette Dam reconnaît la façon dont nos valeurs et nos coutumes se concrétisent sous forme d'objets et de mots. Dans le cadre de sa pratique d'artiste bijoutière, elle déconstruit et reconstruit ces objets et ces mots pour mettre en évidence la façon dont nous communiquons à travers les objets, la façon dont la valeur est ancrée dans les objets et notre façon de les manipuler. Le travail d'Annette Dam donne naissance à des pièces socialement subversives et follement sexy.


Les mots et le storytelling sont en revanche réduits au silence dans les œuvres de l'orfèvre Castello Hansen. Celui-ci travaille les matériaux, précieux ou non, en utilisant  des techniques d'orfèvrerie nouvelles et classiques. Ses expérimentations avec les matériaux et les techniques résultent d’une profonde réflexion et d’une quête de perfection façonnant une esthétique qui porte trace des processus à l’oeuvre. Dans le même temps, ses œuvres acquièrent une clarté frappante tant dans leur forme que dans leur exécution tout en titillant les sens avec des contrastes surprenants. L'effet produit échappe aux mots et aux définitions et laisse le spectateur dans un état optimal de satisfaction et de faim. Il semble régner dans ses oeuvres comme une forme d’absence. Quelque chose qui n'est pas là complète l’oeuvre : un crâne à peine visible prend place sur une broche, là où l'on s'attendrait à trouver un portrait en médaillon ; le bord manquant d'une forme rectangulaire. Ou peut-être est-ce l'absence de mots. Chaque mot que j'ai pu lire de Castello Hansen à propos de ses bijoux dit essentiellement qu'il n'y a pas de mots, seulement des bijoux.


Anni Nørskov Mørch, 2020


Anni Nørskov Mørch est titulaire d'une maîtrise en histoire des idées et en histoire de l'art, responsable des expositions et conservatrice au Museet på Koldinghus et à l'école de design de Kolding, Danemark.

 

 

ARTISTES INVITÉS


ANNETTE DAM

Née en 1972 à Copenhague, Annette Dam étudie le bijou et l’art du métal de 1994 à 1999 à l’Académie nationale des arts d’Oslo, en Norvège. Elle complète sa formation en 2016 par un dipôme d’histoire de l’art ...

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CASTELLO HANSEN

Né au Danemark en 1965, Castello Hansen vit et travaille en Suède. Après avoir étudié la musique classique en tant qu’instrumentiste, il décide de changer de carrière. De 1989 à 1993, il reçoit une formation d’orfèvre chez Ole...

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KAORI JUZU

Originaire de Fukuoka, au Japon, Kaori Juzu est une artiste du bijou contemporain. En 2008, elle termine son apprentissage chez l’orfèvre Per Suntum à Bornholm au Danemark et débute sa pratique artistique personnelle...

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MARIE-LOUISE KRISTENSEN

Née à Copenhague en 1971, Marie-Louise Kristensen se destine très tôt à la sculpture. Elle commence à pratiquer cette discipline dès le lycée, puis étudie à la Billedskolen on Jagtvej à Copenhague...

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PER SUNTUM

Artiste joaillier internationalement reconnu, Per Suntum vit et travaille sur l’île de Bornholm au Danemark. Après son apprentissage chez Hans Hansen, il reçoit en 1965 son diplôme d’orfèvre et se voit décerner...

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