Exposition

Sigurd Bronger ou la mécanique de l’Absurde

Du 5 novembre au 31 décembre 2022, la galerie LA Joaillerie par Mazlo accueille Sigurd Bronger pour sa première exposition solo en France, en collaboration avec le Fonds de dotation Robert Mazlo pour l’art et le bijou contemporain, la Alice Art Foundation et l’association Arketip.

L’exposition propose un aperçu de l’univers décalé de l’artiste norvégien au travers d’une vingtaine de ses œuvres les plus récentes ou emblématiques.

Internationalement reconnu, lauréat en 2012 du très convoité Torsten et Wanja Söderbergs Design Award et prochainement à l’honneur de la Neue Sammlung de Munich pour une rétrospective qui s’annonce déjà comme l’évènement de la Schmuck Woche de 2024, Sigurd Bronger reste méconnu du public français. Il faut dire que les occasions de voir son travail sont rares : à Paris, les plus chanceux auront pu apprécier quelques-unes de ses œuvres exposées en 2013 par la Norvège, lors de la première édition du salon Révélations dont elle était l’invitée d’honneur.

Depuis plus de trente ans, Sigurd Bronger fait pourtant figure d’électron libre sur la scène internationale du bijou expérimental, tant chez lui Homo Faber et Homo Ludens fusionnent pour composer une figure originale de bijoutier-ingénieur facétieux. Cette appellation va comme un gant à cet artiste qui a depuis longtemps délaissé la fonction essentiellement ornementale du bijou. Depuis la fin des années 90, il se consacre en effet à l’élaboration d’objets reposant sur le principe du ready-made qu’il désigne sous le nom d’appareils ou de dispositifs portatifs (wearable devices) conçus pour mettre en scène toutes sortes d’objets. Certains sont tirés du quotidien le plus prosaïque — savon, gomme d’écolier, semelle usagée, drain d’évier — , tandis que d’autres — nautile, oeufs — ont plus à voir avec les Naturalia des cabinets de curiosités. Quoiqu’il en soit, tous sont conçus avec une rigoureuse précision, résultat de sa double formation de bijoutier-horloger.

5 nov > 31 déc 2022

Du mardi au samedi 14:00 > 19:00

Vernissage 5 novembre  15:00 >19:00


Au risque d’opérer un raccourci, on pourrait dire de ses œuvres qu’elles conjuguent l’humour absurde des Monty Python et la sophistication technique du toyware, cette industrie qui fit la renommée de Londres au XVIIIe siècle. Des artisans-entrepreneurs de génie comme James Cox surent alors tirer parti des avancées technologiques survenues dans la fabrication des instruments scientifiques et des outils de précision en les combinant avec les techniques horlogères et bijoutières pour créer des objets à la fois beaux et divertissants au service de la toute nouvelle culture technicienne. Sigurd Bronger s’inscrit de plain-pied dans cette lignée, même si ses inventions appellent davantage le sourire que l’admiration béate. Comme il le confesse lui même, il lui importe peu de réaliser « un bijou beau ou laid, l’idée c’est de créer un objet intéressant ». Un objet capable d’entrer en communication avec le regardeur, de l’interpeler, de susciter l’émoi, voire l’hilarité. Ses dispositifs portatifs reposent presque systématiquement sur des contrastes saisissants, pour ne pas dire « contre-nature » en associant un système mécanique à l’esthétique froide et minimaliste faisant office de structure porteuse et pérenne à un objet ordinaire ou fragile, voire périssable.
Sigurd Bronger aime bousculer les conventions et les attentes tacites qui entourent le bijou traditionnellement considéré comme un symbole de pouvoir et de statut. Il se joue aussi de ses limites et des contraintes de portabilité. Aussi propose-t-il un bijou aux accents utopiques, évocateur de merveilleux, dont les dimensions flirtent souvent avec la monumentalité.
Ses oeuvres semblent s’abstraire des lois de la physique et transcender les apparences : de poule, d’oie, de canard ou d’autruche, l’oeuf monté en bague ou en broche est certes envisagé comme une merveille de la nature mais aussi comme une forme géométrique parfaite. Il constitue l’ incarnation d’une beauté objective, un outil créé par la nature pour accueillir la vie.

Chacune des œuvres de Sigurd Bronger est le fruit d’un long et laborieux processus de création ; l’artiste ne produit guère plus de deux ou trois objets chaque année. Chacun est accompagné d’un coffret, réalisé sur-mesure par son inventeur dans la plus pure tradition des écrins d’instruments de mesure et d’optique apparus avec la révolution scientifique. La procédure d’assemblage de ses différentes parties impose une sorte de cérémonial préalable au porter du bijou, brouillant encore un peu plus les frontières entre instrument et œuvre d’art.

Pour The Void, sa dernière série en date, dont plusieurs pièces seront dévoilées à l’occasion de cette exposition, il renoue avec l’élément Air, un thème qui lui est particulièrement cher et qui infuse son oeuvre depuis ses débuts. Mais contrairement à des artistes comme Tatline ou Panamarenko, il n’envisage pas l’air comme un élément à conquérir ou à maîtriser. Il constitue plutôt pour lui une manifestation du génie de la nature sous sa forme la plus modeste, insaisissable. Quoi de plus ordinaire et de mieux partagé en effet que l’air que nous respirons? 

Aussi Sigurd Bronger s’attache-t-il en somme à révéler le merveilleux ou la drôlerie qui se dissimulent derrière l’apparente banalité de l’air: soit en l’utilisant pour mettre en mouvement un mécanisme comme avec le collier Turbine, soit pour faire émerger une forme, avec la Balloon brooch ou encore un son avec la Sound Brooch. The Void s’inscrit dans cette veine. En utilisant des boîtes neuves ou usagées faites de simple carton, cette série questionne la raison d’être d’un objet détourné de sa fonction originelle : qu’est-ce qu’une boîte, une fois privée de son contenu ? S’agit-il d’un objet inutile et jetable ou d’un objet valable en soi, digne d’être conservé ? Et que dire de l’air encapsulé dans cette boîte ? Ne pourrait-il pas, au même titre qu’une pierre précieuse, formée pendant des millions d’années dans les entrailles de la terre, constituer un ornement ? Ce vide apparent ne figure-t-il pas, malgré les apparences, la quintessence de la vie ? 

En d’autres termes, Sigurd Bronger nous invite à adopter de nouvelles perspectives, à observer ces petites choses insignifiantes qui peuplent notre quotidien sous un angle différent mais en se gardant bien de toute moralisation. Derrière la force des concepts et la perfection de l’exécution, son art n’est jamais prétentieux, ni clivant, bien au contraire. Et s’il fallait choisir une bande-son pour accompagner la visite de cette exposition, peut-être pourrait-on siffler en coeur avec Eric Idle qui, dans la scène finale d’anthologie de la Vie de Brian des Monty Python invite le héros, du haut de sa croix, à « toujours prendre la vie du bon côté » !

SÉLECTION D’OEUVRES 

SIGURD BRONGER

BIOGRAPHIE

Né en 1957 en Norvège, Sigurd Bronger étudie la bijouterie à l’école professionnelle d’Oslo entre 1974 et 1975 avant de poursuivre sa formation au Pays-Bas. Diplômé de la MTS Vakschool de Schoonhoven en 1979, il entreprend un apprentissage de trois ans comme graveur au sein de la Koninklijke Fabrieken Posthumus à Amsterdam. Depuis le milieu des années 80, son travail est présenté au sein d’expositions collectives et personnelles. Ses oeuvres figurent dans de très nombreuses collections privées et publiques prestigieuses: aux États-Unis, le Museum of Art and Design (MAD) à New York et la collection Hellen Drutt-English à Philadelphie ;  le Craft Museum of China à  Hangzhou, Chine ; la Neue Sammlung à Munich, Allemagne ; le Röhsska Design Museum à Götteborg, Suède ; le Victoria & Albert Museum à Londres, Royaume-Uni ; le Danske Kunstindustrimuseum à Copenhague, Danemark ; la collection Alice & Louis Koch à Bâle, Suisse ; la collection Bollman à Vienne, Autriche. En 2012, Sigurd Bronger reçoit le Torsten & Wanja Söderbergs Design Award à Göteborg, Suède, la  plus importante récompense mondiale décernée au Design. Aujourd’hui encore, il vit et travaille à Oslo.