À l’occasion de l’exposition « TRIPTYQUE : La Vie, l’Amour, la Mort » , le blog de LA Joaillerie vous donne rendez-vous avec les artistes participant à l’exposition.

– Votre travail se concentre sur un seul type de bijou, la broche, en outre souvent intégrée à des sculptures autonomes. Pourquoi avoir décidé de créer des bijoux (des oeuvres d’art à porter) quand vous auriez pu simplement créer des objets d’art? Cela a-t-il un rapport avec « la portabilité » ?

Cela a commencé avec notre histoire. En 1985, la mode était à l’accumulation de bijoux, en particulier de broches. À cette époque, nous voulions acheter un four pour nos projets de céramique respectifs et nous avons alors commencé à faire des broches pour lever des fonds. Ces broches étaient composées de morceaux de bijoux cassés, de perles et de petits trésors collectés. Nous avons créé de plus en plus de broches, ouvrant ainsi la voie à notre travail actuel. Nous nous sommes penchées sur la question du fermoir à plusieurs reprises au cours des années, mais nous avons persévéré dans cette idée de broche.
Il y a quelque chose d’attrayant dans le fait de pouvoir choisir d’emporter un objet d’art avec vous, de transformer son corps en « mur ». Au fil des ans, la broche est devenue notre signature.

– Par conséquent, diriez-vous que vous êtes artistes ou bijoutiers d’art ?

C’est une question difficile, nous oscillons entre les deux choix. Le terme bijoutier nous rend confuses. Nous n’avons jamais été formées comme bijoutier traditionnel et ne nous sommes jamais considérées comme telles. Pour nous, le mot « bijoutier » évoque l’image de l’orfèvre qui a reçu une formation ou a suivi un apprentissage formel des techniques de fabrication de bijoux, le bijoutier qui travaille à l’établi les métaux précieux et les pierres pour créer des bijoux traditionnels tels que les alliances, etc. Pourtant, nous savons que le mot bijoutier englobe beaucoup plus que cela ! Mais si nous devions nous placer dans une catégorie, l’étiquette d’artiste viendrait en premier.

 

– Selon vous, quelle est la place du bijou parmi les autres formes d’art ?

Nous estimons que le bijou peut être tout aussi beau, symbolique et stimulant pour l’esprit que toute autre forme d’art et qu’il devrait être accepté comme tel, aux côtés de la peinture, de la sculpture, de la photographie, etc. Qu’il comporte ou non des matériaux précieux, le bijou devrait être reconnu comme une forme artistique légitime.

– Quel(le) est le rôle/la fonction du bijou ?

Transmettre la beauté, le style, le pouvoir ou un message et fonctionner comme symbole dans les rituels ou la religion ne sont que quelque-uns des rôles joués par le bijou. Notre préoccupation, cependant, s’attache davantage à raconter des histoires et à inciter à la réflexion.

 

– Pourquoi avez-vous choisi de travailler en binôme ? Qu’est-ce que cela implique ?

Nous avons commencé à travailler ensemble il y a plus de trente ans sur un projet qui devait rester unique, qui consistait à recueillir des fonds pour financer un four à céramique. Ce faisant, nous nous sommes malgré nous lancées dans une aventure commune autour du bijou qui nous a connectées sur le plan créatif. À force de nous voir presque chaque jour de la semaine pendant des dizaines d’années, nous nous sommes retrouvées unies par le travail, par la créativité et l’émotion, au point de créer un lien entre nous deux comparable à celui de sœurs.

– Vos œuvres sont souvent composées d’objets trouvés ou d’artefacts. Diriez-vous que vous êtes collectionneuses avant d’être créatrices ?

Nous nous considérons d’abord comme des créatrices, puis des collectionneuses, bien que la collection soit quelque chose que nous avions déjà en commun et qui nous a aidé à débuter notre processus de collaboration créative il y a des années de cela. Mais après trente années passées à collectionner, il y a des moments où c’est envahissant. Même si collectionner est essentiel à notre travail, l’aspect pratique nous empêche de collectionner davantage car nous ne disposons pas de l’espace de stockage nécessaire. Au fil des ans, nous avons entraîné nos yeux à être plus sélectifs.

– Quelle phase du processus créatif préférez-vous ?

Plusieurs étapes sont agréables. Étant donné que chacune de nos œuvres est distincte, la phase initiale est passionnante, nous recherchons quelque chose de nouveau et nous nous lançons sur une voie créative, sans en connaître l’issue. Après avoir discuté d’un plan et avoir esquissé les idées, nous entamons la phase réjouissante de la fabrication avec la joie de voir des pièces se réunir peu à peu. Bien sûr, nous apprécions toujours le moment où l’œuvre est terminée. Il est très satisfaisant de pouvoir contempler ce que nous avons accompli, de le voir effectivement réalisé, après toutes les lacunes, les réévaluations et la résolution de problèmes qui se sont posés en cours de route.

– Vous souvenez-vous de la première pièce réalisée ensemble ?

Nous ne nous souvenons pas exactement de la pièce sur laquelle nous avons collaboré. Ce serait tellement amusant de le savoir maintenant ! À nos débuts, nous travaillions ensemble à une petite table, mais chacune assise de son côté, chacune faisant ses propres pièces personnelles. Nos broches étaient très simples alors, cependant, quand l’une de nous éprouvait des difficultés et avait besoin d’aide, la pièce passait de l’une à l’autre. Cet échange réciproque constitue la genèse de notre processus collaboratif actuel.

– Quelles sont les compétences et les savoir-faire que vous sollicitez le plus dans vos œuvres ?

Nous utilisons de nombreuses compétences, qu’elles soient artistiques telles que le dessin, la sculpture, la composition, la connaissance des proportions et de l’échelle, ou associées aux compétences de bijouterie basique. Au travers de nos tentatives et de nos erreurs, nous avons découvert des compétences ou des façons de faire qui ne sont peut-être pas « orthodoxes », mais parfois prendre un risque et ne pas respecter les règles à la lettre, peut permettre de trouver de nouvelles façons d’être créatif. Une fois, lors d’une conférence, quelqu’un a demandé si nous étions ingénieurs. Nous avons simplement ri et nous avons dit, « bien sûr que non ». Mais par la suite, nous nous sommes intéressées à la définition du mot ingénieur qui s’applique à une personne possédant des compétences créatives en matière de résolution de problèmes, qui est ingénieuse, s’attache aux détails et est capable de travailler en équipe. Donc à présent, nous pourrions modifier notre réponse et dire « oui, nous sommes des ingénieurs ! ».

-Faites-vous des dessins préparatoires ou travaillez-vous directement dans la matière ? Qui fait quoi ?

Lorsque nous commençons un nouveau projet, nous discutons de ce que le projet implique, de ce que cela signifie pour chacune de nous, ainsi que des matériaux ou des objets que nous pourrions utiliser, et pour nous aider à démarrer, nous examinons les pensées et les idées que nous avons notées précédemment dans notre carnet de croquis ou sur des feuilles de papier. Tout en gardant ces nouvelles idées à l’esprit, Robin fait un simple croquis et commence à rassembler les matériaux à envisager pour cette broche. Ensuite, nous poursuivons la discussion jusqu’au moment où Kim crée un dessin plus défini sur une carte d’index qui sera ensuite utilisée comme marqueur des emplacements pour cette broche. Puis les matériaux (ou les objets) sont placés aux côtés du dessin. En fonction du nombre total de pièces sur lesquelles nous travaillons (généralement six à huit), nous répétons à chaque fois ce processus. Lorsque toutes les idées et tous les matériaux sont rassemblés et que toutes les broches ont été esquissées, nous commençons le processus de fabrication. Les modèles sont dessinés, des discussions sont menées sur la façon dont les objets et les matériaux seront manipulés, puis nous commençons à couper et à assembler. Au cours des années, chacune a développé ses propres compétences, toutefois nous faisons toutes les deux tout ce qu’il convient de faire pour réaliser l’œuvre, quelle que soit la tâche à accomplir.

– Comment envisagez-vous l’avenir du bijou, à la fois en tant qu’utilisatrices et créatrices ?

Nous assistons d’ores et déjà à une plus grande intégration avec la science et la technologie que nous aimerions utiliser dans notre travail à un moment donné. En tant qu’utilisatrices de bijoux, même si chacune de nous porte une alliance, il peut paraître surprenant de constater que nous ne portons pas souvent de bijoux.

– En tant qu’étudiantes, avez-vous été influencées par un maître ou un enseignant ?

Il serait intéressant d’imaginer à quoi ressemblerait notre travail si nous avions été influencées par un maître mais cela n’a pas été le cas. Nos études n’ont guère intégré de formation à la création de bijoux, Kim était immergée dans les arts graphiques et Robin dans la céramique.

– Êtes-vous influencées par d’autres artistes ou formes artistiques ? Où puisez-vous votre inspiration ?

Tant de choses nous influencent, et comment pourrait-il en être autrement à l’âge de l’internet ? Nous pouvons aussi bien être influencées par des artistes ou formes d’art, qu’inspirées au cours d’une promenade dans un marché aux puces, dans un magasin d’antiquités ou en faisant des recherches sur l’histoire d’un objet (chapeaux, éventails, théière, etc.). Nos sources d’inspiration vont des animations des Frères Quay à Fabergé (il y a une grande collection Fabergé ici en ville au VMFA que nous visitons souvent). Mais très souvent, ces influences ne nous sont révélées que bien plus tard, une fois notre broche terminée alors que nous jetons un regard en arrière. Par exemple, une de nos broches comporte une forme de tenue de femme enceinte que nous avons créée lorsque Robin était enceinte. À l’époque où le bébé de Robin est né et devait être nourri tout au long de nos journées de travail, plusieurs de nos broches tournaient autour de la « faim ». Des années après l’avoir terminée, nous avons découvert que l’une de nos broches ressemblait à une étiquette de boîte, une étiquette qui se trouvait dans notre studio, que nous avions regardée tous les jours pendant des années et que notre subconscient avait dû absorber. Donc, comme vous pouvez le voir, vous ne savez jamais ce qui provoquera l’inspiration!

 

 

 

-Votre travail a-t-il évolué depuis vos débuts en 1985 ? Pourquoi et comment ?

Oui, notre travail a beaucoup évolué depuis nos débuts. Nos premières broches étaient assez simples, plus décoratives que narratives et nous intervenions à peine sur nos matériaux. Au fil du temps, et à mesure que nous avons intégré de plus en plus d’objets anciens, nous avons cherché à « marier » les matières brutes aux objets patinés, afin de réduire la différence entre le « trouvé » et le « fabriqué » en nous concentrant sur les traitements de surface. À un moment donné, au début, nous avons commencé à utiliser des boîtiers de montre comme des petites fenêtres. Nous y placions des objets, ce qui commençait à ressembler davantage à une histoire. Cela a amorcé une approche plus narrative. Pour encourager le propriétaire à exposer sa broche lorsqu’elle n’était pas portée et pour donner encore plus de relief à l’histoire de la broche, nous avons souvent franchi une étape supplémentaire en créant un support ou une base pour accueillir la broche, créant ainsi une sculpture autonome. Naturellement, avec le temps et l’expérience, nos compétences se sont accrues et des idées se sont développées, ce qui a conduit aux broches narratives que nous réalisons aujourd’hui.

 

 

– Comment définiriez-vous votre univers créatif  ? Qu’est-ce qui rend votre travail si unique et reconnaissable (en d’autres termes, quel est la Kranitzky & Overstreet touch) ?

Nos œuvres peuvent être décrites comme des récits à exposer, prenant place dans des cadres mêlant plusieurs mediums ou encore «une histoire miniature mise en scène à l’intérieur d’une vitrine». Notre univers créatif, en dehors du fait qu’il s’agit d’une véritable collaboration, ce que nous trouvons plutôt inhabituel, peut être considéré comme une recherche continuelle autour des matériaux et des techniques et de leur combinaison.

– Existe-t-il encore un matériau ou une technique que vous souhaiteriez explorer ?

Il est intéressant de découvrir de nouveaux matériaux et techniques et nous recherchons et expérimentons perpétuellement. (En ce moment, nous avons dans notre réfrigérateur des boîtiers à saucisses que nous sommes impatientes d’essayer). Il y a tellement de matériaux et de techniques que nous n’avons pas encore abordés. Nous attendons l’invention d’un matériau clair et malléable que nous aimerions intégrer dans notre travail. Nous souhaitons également explorer l’animation et la céramique. Nous sommes aussi intéressées par l’idée d’intégrer de la lumière, du son et d’autres technologies dans nos broches.

– Que pensez-vous de la scène du bijou contemporain aux États-Unis aujourd’hui ? Si vous la comparez à celle du bijou en Europe, percevez-vous des différences d’orientation notables ?

Beaucoup de bijoux contemporains sont innovants et inspirants, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe et, bien sûr, nous avons beaucoup d’affinités avec les créateurs qui utilisent des matériaux détournés. À l’heure actuelle cependant, avec internet au bout de nos doigts, il semble y avoir une telle pollinisation croisée d’idées que cela brouille la perception de leurs origines. C’est effectivement une question intrigante.

– À quoi cela ressemble-t-il d’être une femme évoluant dans le monde de l’art aujourd’hui ?

Nous avons eu la chance de voir notre travail reconnu et le fait d’être des femmes n’a pas semblé entraver notre «succès». Beaucoup de femmes éprouvent des difficultés à travailler tout en ayant une famille, mais nous avons eu la chance. Notre studio a toujours été situé dans la maison de Robin, ce qui lui a été très utile lorsqu’elle a élévé son fils. Au début, nous avions un moniteur pour bébé à l’intérieur de l’atelier , ce qui lui laissait la liberté de prendre soin de lui quand cela était nécessaire tout en pouvant travailler. Cela s’est avéré aussi être un avantage lorsqu’il restait à la maison tout au long de sa scolarité.

– Comment avez-vous abordé le sujet de l’exposition ? En quoi vous a-t-il plu ?

Nous pouvons éprouver beaucoup de plaisir à devoir travailler sur un thème au lieu d’une page blanche, donc l’idée du triptyque nous a beaucoup enthousiasmées. Pour commencer, nous avons échangé nos vues respectives sur la vie, l’amour et la mort, puis nous avons parlé de ce qu’un triptyque pourrait être (un autel portatif) et de comment représenter les mots Vie, Amour et Mort (3 fenêtres, dont celle du centre qui serait portable). Ensuite, nous avons discuté des matériaux que nous utiliserions, le point de départ étant un soufflet en bois (notre objet trouvé), qui deviendrait la base, ce qui a ensuite insufflé l’idée d’utiliser des matériaux en bois de manière récurrente. Enfin, nous avons discuté du symbolisme (pluie /larmes et la répétition de l’image de l’œil), de la couleur (disparaissant peu à peu d’une fenêtre à l’autre, devenant plus sombre dans celle de la mort) et de la construction (comment toutes les pièces allaient se combiner entre elles).

 

 

– Pouvez-vous nous en dire plus à propos de l’œuvre que vous avez créée ?

Nous avons créé de nombreuses pièces au cours des années et nous aimons l’idée que nos travaux provoquent un dialogue, soulèvent des questions et nous espérons que les gens pourront découvrir leurs propres histoires personnelles au travers des nombreuses strates de significations contenues dans nos broches.

– Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quel est votre projet à venir ?

Actuellement, nous fabriquons de nouvelles pièces pour une exposition collectives dédiée aux récits miniatures, au Virginia Museum of Contemporary Art.