À l’occasion de l’exposition « TRIPTYQUE : La Vie, l’Amour, la Mort » , le blog de LA Joaillerie vous donne rendez-vous avec les artistes participant à l’exposition. Pour ouvrir cette série d’entretiens, l’artiste britannique Zoe Arnold.

– Comment et pourquoi êtes-vous devenue créatrice de bijoux ? Comment vous définiriez-vous ? Comme une créatrice de « poèmes à porter » ou comme une poétesse, créatrice de bijoux ?

En grandissant, j’avais pensé que je deviendrais sculptrice, ayant toujours préféré les sculptures et installations contemporaines ou conceptuelles au monde plat de la
la peinture. Toutefois, j’apprécie toujours les formes d’art qui convoquent des compétences artisanales. Une œuvre bien réalisée attirera toujours davantage mon attention et suscitera plus mon admiration qu’une œuvre simplement faite pour choquer. Il est très difficile de choquer les gens dans le monde de l’art aujourd’hui, et pour se démarquer une œuvre doit avoir non seulement de la profondeur et du sens, mais aussi une dimension artisanale. J’ai toujours été attirée par le détail et la petite échelle de certaines œuvres, de sorte que la bijouterie était une évolution naturelle. J’hésite à étiqueter ce que je fais, puisque mes goûts et ma façon de travailler changent d’année en année … Je suis parfois une bijoutière, une artiste, une poétesse, une créatrice. Je fais ce que je veux faire.

 

– Vos œuvres sont parfois composées d’objets trouvés ou d’artefacts. Est-ce nouveau ? Diriez-vous que vous êtes une collectionneuse avant d’être une créatrice?

Une partie en moi est collectionneuse, mais récemment, j’ai réalisé que je suis aussi une conservatrice. Je suis intéressée par la composition des objets, que ce soit dans mon travail, dans un cabinet ou un tiroir. Il y a quelque chose d’hypnotique dans le fait d’organiser les choses, dans le fait de les examiner attentivement avant de leur trouver une place … leur juste place. Toutefois, je suis avant tout créatrice, l’envie de créer est très forte, je ne collectionne vraiment que des choses que je peux utiliser dans mon travail, même si je les garde pendant des années.

 

 

Thinking Earrings. Agates (offertes par un ami). Émaux blancs sur argent, or jaune 18ct. Collage sur photographie ancienne. Crédit photo : Zoe Arnold.

 

 

– Quelle est l’étape du processus de création que vous préférez ?

J’aime la phase de réflexion et de rêverie. Lorsque tout est possible, voltigeant dans votre esprit comme des chimères qui peu à peu se cristallisent en une idée, avant de se transformer en un besoin impérieux de créer.

 

– Au moment de débuter une création, envisagez-vous la pièce comme un objet que vous pourriez vous-même porter ?

Pas vraiment. Je créé des trésors, mais je ne me soucie pas réellement de savoir s’ils seront portés. Je les fais pour moi-même, pour une collection imaginaire, rarement dans l’intention de les porter. J’obéis à l’impulsion de créer une pièce, d’exprimer une émotion ou une forme, susceptible de me procurer un sentiment d’accomplissement une fois terminée. Je suis guidée par l’envie de contempler ma vision se tenir devant moi. L’aspect bijou n’a jamais été ma préoccupation, seuls les matériaux et l’invention d’un trésor m’intéressent.

Tout comme j’aime les collections dans les musées, je suis heureuse que d’autres personnes les portent, mais cela m’intéresse rarement, j’aime juste les regarder.

 

– Vous parlez de vos œuvres comme étant « aussi bien des œuvres d’art individuelles que des sculptures portables ». Cela implique-t-il certains compromis en termes de design ?

Je ne crois pas faire de compromis dans mes œuvres au profit de leur portabilité et vice versa. J’essaie de m’assurer qu’elles soient confortables, relativement durables et pas trop lourdes, mais ceci mis à part, mon idée prime. Cela dépend de votre point de vue; accordez-vous plus de valeur à l’aspect portable ou à la dimension artistique de l’œuvre ? Je sais que beaucoup de gens le feraient, mais je ne le fais pas. Ce n’est pas mon intention principale. Je possède des choses d’une grande beauté qui sont peu pratiques ou périssables et que je tiens néanmoins toujours en grande estime.

 

Crown ring. Bague. Argent oxydé, or 18ct , photo ancienne sertie au revers d’une agate, agate, diamant. Crédit photo : Zoe Arnold.

 

– Quels sont selon vous le but et/ou la fonction d’un bijou ? Le considérez-vous comme un langage spécifique ?

Le bijou a trois fonctions :

  1.  Plaire à son propriétaire ou à son porteur.
  2.  Intéresser ou attirer le spectateur.
  3.  Projeter une version idéalisée de son porteur vers le monde extérieur.

Pour moi, en tant que créatrice, la pièce est simplement faite pour me plaire. Elle n’endosse ces autres fonctions qu’à partir du moment où elle est portée par quelqu’un d’autre, avant cet instant, ce n’est pas un bijou, c’est un objet.

– Aimez-vous manipuler les matériaux, travailler avec vos mains ?

Les matériaux constituent une palette de textures et de couleurs dans laquelle je pioche lorsque je créé. Ils influencent souvent fortement l’idée. Je peux m’enticher d’un matériau pendant un certain temps et l’utiliser dans plusieurs pièces, les liant ainsi ensemble. Mais j’ai souvent aussi un lien émotionnel avec la matière, j’aime la surface douce et poussiéreuse du zinc et les qualités réfléchissantes de la nacre. Chacun de ces matériaux me permet de donner une impression différente à mon travail plutôt que de travailler uniquement avec des métaux précieux. Le travail manuel représente l’un des aspects les plus agréables de ce que je fais. J’ai besoin de réaliser mes œuvres moi-même, sans assistance, c’est tellement personnel.

 

– Portez-vous des bijoux et vous souvenez-vous de votre premier bijou ?

Je possède très peu de bijoux, et j’en porte encore moins. Je ne sais pas si c’est parce que je suis une personne assez pratique, je suis surtout dans mon atelier et je vois des amis proches pour lesquels je n’ai pas besoin de m’apprêter. Je préfère garder ces trésors pour moi-même plutôt que de les montrer à d’autres personnes … Je porte chaque jour la bague de fiançailles que je me suis faite, avec un diamant fortement inclus, ainsi que l’alliance qu’a créée pour moi mon amie Beth Legg, une grande créatrice de bijoux. Je les regarde souvent au cours de la journée.

Les bijoux que je possède sont principalement issus de mon enfance : une petite chaîne de cœurs bleus achetée lors de vacances en famille, qu’il me suffit à peine de porter pour qu’elle réactive le souvenir de chaudes soirées au bord de la mer. J’ai aussi un petit ensemble de trois broches émaillées. Trois écureuils qui appartenaient à ma mamie, j’avais l’habitude de les observer attentivement lorsque je lui rendais visite, j’y voyais des trésors, mais d’une certaine façon, leur magie s’est envolée une fois qu’elle me les a donnés … Ils étaient soudain devenus une possession et non plus une chose dont vous vous languissez.

 

– Qu’est-ce qui vous déplaît le plus dans le bijou ?

Je suppose que je n’aime pas la façon dont les gens vénèrent encore les grandes marques. Pour ma part, je préfèrerai toujours le petit artisan à la grande entreprise. Je pense que les gens ont fini par oublier comment regarder avec leurs propres yeux et sont aveuglés par la publicité et le battage médiatique. Je ne suis pas fan de l’idée de faire des bijoux pour montrer la richesse d’une personne, un bijou peut faire tellement plus que cela, il peut raconter une histoire, provoquer un sentiment ou raviver un souvenir. Sertir des pierres énormes ne m’intéresse pas, je trouve cela de mauvais goût.

 

Family Brooch. Broche. Argent oxydé, or 18ct, zinc, jetons de jeu anciens en nacre, Ambrotype. Crédit photo : Zoe Arnold.

 

– Qu’est-ce qui est selon vous le plus difficile aujourd’hui dans la création de bijoux ?

Je trouve que c’est un défi de trouver des endroits intéressants pour vendre mon travail. Au cours des dernières années, beaucoup d’excellentes galeries de bijou contemporain ont fermé dans le monde entier. Beaucoup de gens seraient susceptibles d’acheter notre travail, mais le monde du bijou contemporain reste très discret, nous sommes des contemplatifs par nature, nous ne crions pas haut et fort pour faire connaître notre travail, or nous le devrions. La société du tout-jetable ne valorise pas la lenteur de l’artisanat, elle ne comprend pas la valeur du temps nécessaire à la création d’un objet qui n’est pas produit en série. Or nous avons besoin de ralentir, de consommer moins et d’apprendre à apprécier la qualité et la profondeur.

– Avez-vous une prédilection pour un type particulier de bijoux et pourquoi ?

J’ai toujours aimé faire des broches. Elles sont moins dépendantes du corps, n’ayant pas besoin d’aller à un doigt ou de s’accrocher au cou. Elles sont moins exposées à la casse ou à l’usure, et autorisent donc des conceptions plus inhabituelles. Peu de gens portent des broches aujourd’hui, mais nous devrions en porter davantage !

 

– Êtes-vous influencée par d’autres artistes ou par d’autres formes artistiques ? Où puisez-vous votre inspiration ?

Je fais de mon mieux pour me tenir éloignée des autres créateurs de bijoux, j’essaie au contraire de tirer mon inspiration d’autres sources. J’adore les étranges sculptures cinétiques de l’artiste Jean Tinguely, les mondes en boîte de Joseph Cornell et les animations atmosphériques des Frères Quay. Tous sont légèrement sombres, mais aussi pétris d’humour.
En ce moment, je suis très influencée par les collections de musées et par les spécimens rassemblés par les explorateurs du passé. Tous ces objets réunis, conservés, organisés et catalogués. Cela me procure beaucoup de bonheur.

 

– Que pensez-vous de l’importance croissante des nouvelles technologies et de la conception 3D dans le domaine de la bijouterie et l’éducation ? Pensez-vous que l’apprentissage des techniques traditionnelles est important ?

Toute nouvelle technologie est passionnante et ouvre la voie à de nouvelles possibilités. Je comprends pourquoi ces techniques sont enseignées aux élèves, pour beaucoup, elles seront vitales pour leur assurer un emploi futur. Cependant, mon travail ne se prête pas à la conception assistée par ordinateur. Je trouve cette façon de travailler limitée à votre degré de maîtrise d’un programme, ne laissant probablement que peu de place aux accidents heureux. Je n’aurais pas autant apprécié mes années d’étude, si j’avais été forcée de m’asseoir devant un écran. Ceci étant dit, je trouve la technologie intrigante, mais pour ma part, les compétences de la main m’apporteront toujours plus de plaisir et un plus grand sentiment d’accomplissement. Nous devrions avoir les deux. Enseigner à nos étudiants une grande variété de compétences ne peut que contribuer à leur ouvrir des horizons et à encourager tous les talents. Nous ne devons pas rester coincés dans le passé, mais prendre conscience de la valeur de techniques traditionnelles qui pourraient facilement disparaître.

 

– Comment envisagez-vous l’avenir du bijou, aussi bien en tant que créatrice qu’utilisatrice ?

Le bijou a tellement changé au cours des dernières années. Beaucoup de choses ses sont produites dans le monde de l’art contemporain, maintenant tout semble possible. De nombreux styles distincts et variés de bijoux coexistent et Internet a donné à de nombreuses personnes l’opportunité de vendre leurs créations directement au public. À bien des égards, ce marché est plus que saturé, bien qu’apparemment en croissance constante. Les gens seront toujours attirés par les bijoux, par ce qui brille, c’est dans la nature humaine, la pie qui s’exprime en nous.
En tant que créatrice, je continuerai à créer, tranquillement dans mon studio. Ce qui se passe dans le monde extérieur n’a que bien peu d’incidence sur ce que je fais.

 

Collection Brooch. Broche. Branches de corail antique, argent oxydé, or 18ct, perles, photographie ancienne, jetons de jeu anciens en nacre. Crédit photo : Zoe Arnold.

 

– Que pensez-vous de la place croissante des femmes dans le domaine du bijou (non seulement en tant qu’ utilisatrices, mais aussi créatrices, enseignantes, galeristes, chercheuses, conservatrices, etc.) ? Comment est-ce d’être une femme évoluant dans le monde de l’art aujourd’hui ?

Je trouve que c’est une question difficile. Il me faudrait également le point de vue d’un homme, pour pouvoir y répondre. Je ne connais que le monde dans lequel j’ai moi-même évolué. Celui dont j’ai fait l’expérience a toujours été dominé par des figures féminines. Pendant mes études, ma classe était majoritairement féminine et la plupart de nos enseignants étaient des femmes. Ce sont des femmes qui achètent mon travail et mes collègues bijoutiers sont surtout des femmes. Les propriétaires de galeries sont souvent des femmes également. Les seuls endroits encore dominés par les hommes sont les ateliers cachés dans d’anciens bâtiments. Ce sont des hommes qui ont été formés comme apprentis dans des domaines spécifiques, les graveurs, les sertisseurs, les négociants en pierres, les marqueurs, les fondeurs. Ces activités sont principalement dominées par les hommes, je trouve cela intéressant et plutôt triste. Historiquement, faire des bijoux était un métier d’homme, et dans les contextes les plus traditionnels, cela l’est encore, mais le monde du bijou contemporain est complètement différent, il est plus ouvert et diversifié.

 

– Comment avez-vous abordé le sujet de l’exposition Triptyque ? Qu’est-ce qui vous a séduite en lui ?

Il y a toujours quelque chose d’attrayant à travailler sur des objets divisés en trois parties. Ils composent une tension plaisante et une histoire visuelle. Un début, un milieu et une fin. J’ai d’abord envisagé de créer une
pièce qui contiendrait les trois concepts, mais je revenais toujours à cette idée d’un ensemble composé de trois pendentifs. Trois pendentifs à porter individuellement, peut-être comme des talismans. Le sujet du
triptyque me convient, car je fais souvent des cadres dans lesquels mes œuvres peuvent être mises en scène, des environnements dans lesquels les bijoux prennent place lorsqu’ils ne sont pas portés, et qui leur fournissent un contexte. Mes talismans sont ainsi logés à l’intérieur d’une boîte à archives, préservés comme dans un musée et catalogués comme des antiquités.

 

 

 

– Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les pièces que vous avez créées pour l’exposition ?

1. La Naissance.

Ce pendentif est composé d’argent noirci, d’or 18 carats, et de jetons de jeu anciens en nacre. Sa forme est plus légère que celle des deux autres, et selon moi, porteuse d’espoir et de promesses. J’ai découvert que j’étais enceinte alors que je travaillais sur ce projet et j’ai également perdu mon grand-père pendant cette même période, ce qui a rendu ces thèmes d’autant plus signifiants.

2. La Vie.

Les trois pendentifs se font écho au travers de leur forme, qui évoque vaguement une croix et un certain sens du sacré, bien que je ne sois pas religieuse.
Ce pendentif est également composé d’argent noirci, d’une feuille de zinc portant l’impression d’une fleur, et d’une photographie très ancienne placée au-dessus d’elle. La silhouette de cette dame inconnue laisse sur la surface du verre une empreinte fantomatique. Cette image est encadrée de quatre fines plaques taillées dans un rubis brut, le Corindon dont la surface scintille grâce aux inclusions de pyrite, aussi appelée l’Or des Fous. La vie est fugace et nous devrions la chérir comme un trésor. Nombreux sont ceux qui traversent l’existence comme des fantômes, sans même percevoir la subtile beauté qui réside dans les détails qui nous entourent.

3. La Mort.

Des plaques formées dans du zinc poussiéreux texturées à la main encadrent un simple motif de jade oblong. La mort provoque évidemment de la tristesse, mais suscite également la réflexion et un travail de mémoire.
Chaque forme de zinc a été texturée à la main, chaque entaille représente un moment dans le temps, le tic-tac de l’horloge ou encore les marques que nous laissons derrière nous…

 

– Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quel est votre projet à venir ?

Eh bien, je travaille actuellement à porter un bébé, jusqu’ici mon projet le plus ambitieux. Je ne sais pas encore de quelle façon cela influencera mon activité, mais pour l’heure je mets ce temps à profit pour prendre du recul et ré-évaluer ce que je fais. Je cherche à travailler sur des collaborations, et j’ai un projet en tête qui impliquerait une manière de travailler plus réfléchie, en lien avec des idées et les designs que je n’ai jamais pu mettre en œuvre jusqu’à présent, pour une raison ou une autre. Nous verrons…